samedi, 11 février 2012|
 

Iran. Psychologie du vote des électeurs pro Moussavi

Combien de fois a-t-on entendu ici en France qu’on voulait le changement et qu’on a revoté les mêmes ? Alors que, dans le même temps, les naissances sont les plus nombreuses d’Europe et que les immigrés accèdent à la nationale française. Bref, les générations semblent se renouveler, mais pas le personnel politique qui ne change jamais. Pourquoi s’en offusque t-on lorsque cela ce passe ailleurs alors qu’on est dans la même configuration en France et ailleurs dans le monde "civilisé" occidental ?

Depuis les résultats des élections présidentielles en Iran, plusieurs rumeurs ont circulé et on ne compte plus les spéculations.La première est celle qui a suivi l’annonce des résultats. Le candidat Moussavi aurait dit qu’il avait reçu un coup de fil de l’Ayatollah Khomenei avant les résultats qui lui annonçait qu’il était en tête des votes. C’est fort de ce coup de fil officieux que le candidat Moussavi a annoncé prématurément sa victoire. Il était donc très surpris des résultats qu’il avait qualifié dans un premier temps d’incroyables ? Un peu comme un mauvais tour de magie. Bref, pour lui, cela ne se pouvait pas. Il était forcément le gagnant, il ne l’a pas dit, mais c’est ce qu’il fallait comprendre. Déjà, à ce stade, un candidat qui convoque une mini-conférence pour faire l’annonce prématurée de sa victoire avant la fin du décompte électoral peut tout aussi bien jouer l’information ou l’inverse : la désinformation voire l’intox.

Plus tard, on a eu une autre rumeur selon laquelle, le même Ayatollah ou quelqu’un d’autre - après tout l’anonymat fait partie du registre de la rumeur - aurait dit qu’en fait les deux premiers étaient, dans l’ordre, le candidat Moussavi et le candidat Karrubi. Les deux "réformateurs" précisément. Comme par hasard.A croire qu’on n’est plus dans une République Islamique. Ahmadinejad serait le troisième des 4 candidats.

Si l’Ayatollah Khamenei a dit ces choses qu’on lui prête, soit c’est un plaisantin, soit c’est un délateur. Puisqu’il est difficile de croire qu’il est soit l’un soit l’autre, on dira qu’il n’est ni l’un ni l’autre.

Puis, on a appris que le lieu du dépouillement avait été tenu secret et que les autres challengers au Président Ahmadinejad n’avaient pas de scrutateurs ; bref, l’option leur avait été refusée. On est surpris que les candidats à qui on aurait opposé une telle fin de non recevoir n’aient pas réagi et appelé les citoyens à témoins dès cet instant. Car, là il y avait effectivement une violation de la transparence et des droits électoraux.

 Mais revenons à la période préélectorale

On nous a dit que la moitié des électeurs étaient des électrices. Soit 23 millions sur un total de 46 millions d’inscrits. On nous a dit que 60 % des 70 millions que représente la population Iranienne étaient jeunes. 30 % de ces 60 % âgés de moins de 27 ans. Ce qui donne à coup sûr une base de 30 % de jeunes votants au moins : soit 13,8 millions sur les 46 millions d’électeurs au total. Ce qui correspond presque point par point au score final du candidat Moussavi donné à 33,75 % de voix soit approximativement 13 260 000 de votes. Jusque là rien d’incohérent.

Sauf que les électeurs des deux candidats dits réformateurs contestent le score du Président Mahmoud Ahmadinejad donné à 24 500 000 pour 62,63 % de votants. Contestation fondée sur le fort taux de participation : 85 % ; taux historique en Iran confirmée par les files d’attente interminables. Les contestataires ont d’ailleurs critiqué ceux des bureaux de votes qui ont fermé sous le nez des électeurs en rang ; parce qu’il était l’heure de fermer le bureau. Allusion au fait que c’était forcément leurs électeurs qui faisaient la queue. Forcément.

 On conteste le score d’Ahmadinejad sur la base de plusieurs hypothèses

- Première hypothèse. En 2005, il a fallu un second tour pour départager le Président Rafsanjani "réformateur déjà" du Président conservateur Mahmoud Ahmadinejad. Avec un taux de participation inférieur de 10 % à celui de cette année et un Iran qui ne faisait pas de vagues sur la scène internationale.

Aujourd’hui, on a un taux de participation record et un Mahmoud Ahmadinejad très critiqué sur la scène internationale et à l’intérieur du pays, critiqué de ternir l’image de l’Iran, du chômage national et de l’échec de sa politique économique. Tous les ingrédients d’un rejet du Président Mahmoud Ahmadinejad étaient réunis, selon ses détracteurs et les partisans de Moussavi pour aller vers un second tour, à défaut du sacre de leur candidat qui correspondait le plus au besoin de libertés individuelles exprimées par les jeunes et les femmes de l’Iran.

- Deuxième hypothèse. Le web a été animé excellemment par les pro Moussavi qui pensaient qu’ils s’étaient passés le mot. Le même mode opératoire via twitter et consorts a permis d’opérer pour les rassemblements rapides. Les nouvelles technologies étant internationales, les messages sont passés en temps réel tant et si bien qu’on a eu une manifestation simultanée à Londres, en Allemagne et à Téhéran. Il manquait Israël pour boucler la boucle.

- Troisième hypothèse. Le rôle des médias occidentaux et l’opinion publique internationale qui avaient déjà choisi leur candidat : Moussavi. Intrusion chaotique dans une élection présidentielle qui a complètement perverti la donne et le sujet. Les médias occidentaux et l’opinion publique internationale ont diabolisé le Président Mahmoud Ahmadinejad sur tous les points. Florilège des accusations : "Il fait partie de ceux qui nient l’holocauste : la vache sacrée parmi les vaches sacrées. "Persécuter" ceux qui nient l’Holocauste est une perte de temps, puisque l’histoire a déjà tranché pour la véracité des faits. Dès lors, il est évident que celui qui revient sur l’Holocauste veut dire autre chose que l’Holocauste.

Suite des accusations contre Mahmoud Ahmadinejad. "Il veut relancer la course aux armements nucléaires dans la région avec son programme nucléaire soi-disant civil qui cache en réalité un projet militaire nucléaire". "Il mène une diplomatie agressive vis-à-vis d’Israël sur la question Palestinienne". "Il soutient le Hamas en sous-main. Bref il ternit l’image d’un Grand Iran que Barack Obama appelle de tous ses voeux". Cà c’est sur le plan international.

Sur le plan national, le Président Mahmoud Ahmadinejad est accusé de brider la liberté et notamment celle des femmes. Pourtant, on est surpris d’apprendre que les femmes Iraniennes sont les plus diplômées du Moyen-Orient. Puis, il y a le chômage à 30 % qui frappe surtout les jeunes. Puis, il y a l’économie complètement enlisée avec un taux d’inflation à deux chiffres ; donc faisant partie des taux les plus élevés au monde.

Une telle diabolisation avait un seul objectif : donner au Président une image de petit dictateur à la Hitler. Image conforme en tous points de vue à celle qu’Israël lui donne. D’ailleurs, les pro Moussavi parle de dictature et Moussavi lui-même de tyrannie. Ahmadinejad et ses électeurs ont donc accusé à leur tour la propagande nuisible de l’étranger.

 "Le syndrome du gagnant prématurément annoncé"

Quoi qu’il en soit, ces trois hypothèses et les ramifications idéologiques qu’elles exprimaient ont définitivement convaincu le camp de Moussavi de la victoire et de son bon droit. Pour eux, cette victoire allait de soi, puisqu’ils sont dans le bon sens de la marche de l’histoire.

C’est ici qu’intervient la réflexion de Afrasiabi, expert américain sur l’Iran qui parle de la dimension psychologique du vote. Selon ce chercheur, les électeurs de Moussavi sont victimes du "syndrome du gagnant prématurément déclaré". Ils ont fait preuve d’un excès de confiance qui a fini par leur faire croire qu’ils ne pouvaient que gagner et, finalement, ils se sont enfermés dans cette croyance qui les aveugle. Dès lors, la fuite en avant devient une course obstinée presque névrotique.

Effectivement, Moussavi a dit dans un premier temps qu’il allait faire appel du vote ; ce qu’il a fait. Maintenant qu’il a obtenu gain de cause, il fait encore monter les enchères et demande un nouveau vote, car 14 millions de bulletins de vote n’auraient pas été comptabilisés sur les 53 millions disponibles pour 46 millions d’électeurs. Pour des gens qui affirment que l’accès au décompte leur avait été interdit, ils sont plutôt bien renseignés par la rumeur. Et c’est ça le problème. La rumeur nationale et la diabolisation d’un candidat par la manipulation médiatique internationale ont pourri le vote en Iran.

Y avait-il une majorité silencieuse, comme on le voit avec la seconde sortie des électeurs d’Ahmadinejad eux aussi sortis en masse, cet après-midi encore, après Dimanche où ils se sont déplacés pour acclamer leur Président ? Les médias occidentaux n’en parlent pas de cette majorité silencieuse. C’est tout juste s’ils ne soupçonnent pas un trafic d’influence derrière. Et quand bien même ce serait le cas, toutes les démocraties développées et dites civilisées pratiquent le trafic d’influence, avec d’autres armes. La politique n’est pas exempt de trafic d’influence. Celui-ci est inhérent au système, partout dans le monde. Seules les modalités de mise en œuvre changent : laïque, technologique ou religieuse.

Et puis, pour être juste, au lendemain du discours de Genève de Mahmoud Ahmadinejad, lors de la conférence de l’ONU sur le racisme, boycotté d’ailleurs par les pays occidentaux hostiles au Président Mahmoud Ahmadinejad et par Israël, on avait assisté à une effervescence des supporters du Président Mahmoud Ahmadinejad venus en masse accueillir leur Président, de retour à Téhéran, lui exprimer leur fierté et le féliciter pour ses paroles. A ce moment-là, on n’a entendu personne dire que le Président Ahmadinejad ternissait l’image de l’Iran.

Alors, oui peut-être que les élections ont été truquées. Si c’est le cas, personne n’a les éléments probants pour l’affirmer. Il n’y a que des hypothèses qu’une analyse plus détaillée encore pourrait tout aussi bien refuter. En tout ca, celle des chiffres rend les résultats du candidat Moussavi crédibles. Celle de la majorité silencieuse rend ceux du Président Mahmoud Ahmadinejad tout aussi plausibles. Celle de la masse des pauvres également. 25 millions de pauvres au sein d’un panel de 46 millions d’électeurs c’est un rapport crédible.

Maintenant, les chiffres auraient-ils pu être inversés ? C’est-à-dire 24 millions pour Moussavi et 13 millions pour Ahmadinejad ? Hypothèse. Pire, une rumeur indique que Moussavi et Karrubi auraient dévancé le candidat Ahamdinejad qui n’aurait obtenu que 6 millions de voix. Voilà les cotes électorales au marché noir.

 Le vote des femmes

On arrive ainsi tout doucement à l’hypothèse qui plairait tant aux médias occidentaux et à son opinion dominante. Moussavi gagnant à 24 millions et Ahamdinejad à 13 millions. Cela voudrait dire par exemple que toutes les femmes en âge de voter - parce qu’elles souffrent trop en Iran - ont voté pour Moussavi soit 23 millions. Le problème c’est que le cortège des supporteurs d’Ahmadinejad contient aussi des femmes. Beaucoup de femmes.

Par ailleurs, toutes les femmes ne sont pas diplômées et ne vivent pas à Téhéran ou dans les grands centres villes. On a vu que le clivage Villes/Campagnes était un élément important de la campagne. Tout comme le clivage générationnel l’était aussi. Tout comme le clivage traditionnel entre les Riches et les Pauvres. Ahmadinejad était le candidat des Pauvres qui d’ailleurs au passage sont toujours les plus nombreux dans chaque pays du monde. Puis, s’agissant d’une République Islamique, il y a les religieux et les laïques - qui se découpent également en conservateurs et en réformateurs - en traditionnels et en modernes.

Finalement, entre le genre, le territoire, l’âge, la condition sociale et le critère religieux, on ne sait pas quel est le critère dominant et la hiérarchie entre ces critères dans le choix des électeurs. Et puis dans le clivage villes/zones rurales, quelle est la proportion du peuplement ? Y a-t-il plus d’habitants en ville qu’en zones rurales ou inversement ? Quel est le rapport ? On ne l’a pas.

 L’ingérence doit être manipulée par les professionnels de la chose politique

Donc, on suppute et on voudrait surtout que nos choix soient ceux des Iraniens. Where’s my vote ? Où est mon vote se demande les jeunes électeurs de Moussavi en défilant ? Bonne question. Sauf que de voter ne signifie pas forcément gagner. Peut-être va-t-on voter de nouveau ? Ce serait une première internationale. Et si les résultats devaient être différents et désigner Moussavi gagnant, que pensez-vous que les électeurs d’Ahmadinejad feront ? Ils prendront la rue, etc...

Avec les nouvelles technologies, on peut faire beaucoup de tam-tam sonore, allusion à Mc Luhan qui parlait du village global. Avec la religion, le tintamarre peut avoir un autre son. L’ingérence doit être maniée par des professionnels de la chose politique.

Malheureusement, l’opinion publique n’est pas forcément experte en la matière ; quand bien même elle serait internationale. Elle peut même aboutir à créer le chaos là où les choses s’équilibraient tant bien que mal. Georges Bush avait toutes les bonnes intentions du Monde en allant faire la guerre en Irak. A l’arrivée, un chaos et un désastre incommensurables. Avec Guantanamo en prime. 280 détenus croupissent encore à Guantanamo. L’administration Obama veut les libérer, mais personne n’en veut. L’Italie a promis d’en accueillir 3. La France, je ne sais plus combien. Mais certainement moins. Attention à l’ingérence irresponsable, y compris médiatique avec les commentaires enflammés que les petits jeunes Iraniens prennent au premier degré.


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